L’expérience Monopoly de Paul Piff : que révèle-t-elle sur le pouvoir et l’inégalité ?
Une partie truquée, un joueur riche qui devient arrogant et s'attribue la victoire. Ce qu'a montré l'expérience Monopoly de Paul Piff, et ses limites.

Imaginez une partie de Monopoly où, dès le départ, votre adversaire a deux fois plus d’argent que vous, touche deux fois plus en passant par la case départ et lance deux dés quand vous n’en lancez qu’un. Il gagne, évidemment. La question intéressante est ailleurs : comment se comporte-t-il pendant la partie, et à quoi attribue-t-il sa victoire ? C’est ce qu’a voulu observer le psychologue américain Paul Piff.
En bref : dans l’expérience Monopoly, menée à l’université de Berkeley, Paul Piff a truqué des parties pour qu’un joueur, tiré au sort, parte avec de gros avantages. En quelques minutes, les joueurs avantagés devenaient plus bruyants, plus dominants, moins attentifs à leur adversaire, et attribuaient ensuite leur victoire à leur propre talent. L’expérience, très médiatisée, n’a pas fait l’objet d’une publication scientifique détaillée, et les travaux voisins de Piff sur la richesse et l’éthique ont donné des résultats contrastés quand d’autres équipes les ont refaits.
Comment s’est déroulée l’expérience ?
Paul Piff, alors chercheur à l’université de Californie à Berkeley, a fait jouer au Monopoly plus d’une centaine de paires d’inconnus. Un pile ou face désignait celui qui serait le joueur « riche ». Les règles étaient ouvertement inégales, et les deux joueurs le savaient :
| Joueur « riche » | Joueur « pauvre » |
|---|---|
| Deux fois plus d’argent au départ | La somme normale |
| Deux fois plus d’argent à chaque passage par la case départ | La somme normale |
| Lance deux dés | Lance un seul dé |
Les chercheurs filmaient les parties, d’une quinzaine de minutes, et observaient le comportement des joueurs. Un bol de bretzels était posé sur la table.
Ce que les chercheurs ont observé
Piff a présenté les résultats lors d’une conférence TEDx en 2013, intitulée « L’argent rend-il méchant ? ». Les joueurs avantagés changeaient vite d’attitude. Ils déplaçaient leur pion plus bruyamment, en frappant le plateau. Ils faisaient davantage de gestes de domination, et se montraient moins aimables envers leur adversaire. Ils mangeaient aussi plus de bretzels, comme si la place à table leur revenait.
Le résultat le plus frappant est venu après la partie. Quand on demandait aux gagnants d’expliquer leur victoire, ils parlaient de leurs choix, de leur stratégie, de leurs bonnes décisions. Presque jamais du fait qu’ils avaient reçu deux fois plus d’argent et deux dés au départ, par simple tirage au sort.
Pour Piff, la partie montre en miniature un mécanisme général : quand on bénéficie d’un avantage, on a tendance à l’oublier et à s’attribuer le mérite du résultat.
Les autres travaux de Paul Piff
L’expérience Monopoly s’inscrit dans une série de travaux sur la richesse et le comportement. Le plus connu a été publié en 2012 dans la revue PNAS. Piff et ses collègues y rapportaient plusieurs études. Dans l’une, menée à des carrefours de la région de San Francisco, les conducteurs de voitures de luxe coupaient plus souvent la route aux autres voitures et laissaient moins souvent passer les piétons. Dans une autre, les participants des milieux aisés prenaient plus de bonbons destinés à des enfants, ou trichaient davantage à un jeu pour gagner un prix.
Ces résultats ont eu un énorme écho. Ils semblaient confirmer une intuition partagée : l’argent rendrait égoïste.
Les limites et les controverses
Il faut pourtant les prendre avec précaution, pour trois raisons.
D’abord, l’expérience Monopoly elle-même n’a pas été publiée en détail dans une revue scientifique. On la connaît surtout par la conférence TEDx de Piff et par les articles de presse. Sans protocole publié, il est difficile de juger la solidité des résultats.
Ensuite, les études de 2012 ont été refaites par d’autres équipes, avec des résultats mitigés. Une équipe canadienne de l’université Western a tenté de les reproduire et n’a pas retrouvé tous les effets. Les deux équipes ont ensuite relevé des erreurs dans le travail l’une de l’autre, une histoire racontée en détail par le site Retraction Watch. En 2023, des chercheurs de l’université d’Amsterdam ont observé des conducteurs à des carrefours européens et n’ont trouvé aucun lien entre la marque de la voiture et le respect des piétons.
Enfin, une partie de Monopoly de quinze minutes n’est pas la société. Elle montre un mécanisme possible, pas une loi universelle sur les riches.
Ce qu’on peut en retenir
Malgré ces limites, l’expérience garde une valeur : elle illustre un biais bien documenté par ailleurs. Les psychologues l’appellent le biais d’auto-complaisance : on attribue ses réussites à ses qualités, et ses échecs aux circonstances. Le joueur riche du Monopoly en est un exemple parfait, et chacun de nous peut s’y reconnaître, dans un examen réussi ou une promotion obtenue. Nous détaillons ce mécanisme et d’autres dans notre article sur les biais cognitifs.
Le jeu lui-même a une histoire qui va dans le même sens. Son ancêtre, The Landlord’s Game, a été inventé en 1904 par l’Américaine Elizabeth Magie, précisément pour montrer comment la concentration des propriétés appauvrit les locataires. Le Monopoly a toujours été un jeu sur l’inégalité.
Questions fréquentes
Qui est Paul Piff ?
C’est un psychologue social américain, professeur à l’université de Californie à Irvine. Il a fait sa thèse à Berkeley, où il a mené ses travaux sur la richesse, la compassion et l’éthique.
L’expérience prouve-t-elle que les riches sont plus égoïstes ?
Non. Elle montre qu’un avantage, même attribué au hasard, peut changer le comportement d’un joueur pendant une partie. Les études sur les riches dans la vie réelle donnent des résultats beaucoup plus partagés.
Où voir la présentation de l’expérience ?
Paul Piff l’a présentée lors d’une conférence TEDx en 2013, « Does money make you mean? », disponible en ligne avec des sous-titres en français.
Conclusion
L’expérience Monopoly montre quelque chose de simple et de dérangeant : un avantage reçu par hasard est vite oublié, et vite transformé en mérite personnel. Les études qui ont suivi invitent à la prudence sur les généralisations. La leçon de la partie truquée, elle, vaut pour tout le monde.
Sources
- Paul Piff et al., « Higher social class predicts increased unethical behavior », PNAS, 2012
- Paul Piff, « Does money make you mean? », conférence TEDxMarin, 2013
- Retraction Watch, « Are rich people meaner? While trying to find out, two teams find errors in each other’s work », 2017
- Université d’Amsterdam, « Rich people in traffic », 2023
- Greater Good Magazine, « Are rich people really less ethical? »