Pourquoi l’armistice de 1918 est-il entré en vigueur à 11 heures ?
Chaque 11 novembre, à 11 heures, les sonneries aux morts retentissent devant les monuments de France. Cette heure correspond au moment exact où les canons se sont tus sur le front occidental, en 1918. Pourtant, l’armistice avait été signé six heures plus tôt, dans un wagon garé en forêt de Compiègne. Pourquoi l’armistice est-il entré en vigueur à 11 heures, et pas à la signature ? Voici ce qui s’est joué pendant cette dernière matinée.
En bref : l’armistice est signé vers 5 h 15, le 11 novembre 1918, à Rethondes. Son premier article prévoit que les combats cessent six heures plus tard, le temps de prévenir toutes les unités du front. D’où 11 heures, heure de Paris. Pendant ce délai, on a continué à se battre, et près de 2 700 soldats sont morts.
Que s’est-il passé dans le wagon de Rethondes ?
Une négociation de trois jours, conclue avant l’aube. La délégation allemande, conduite par le député Matthias Erzberger, arrive le 8 novembre dans la clairière de Rethondes, près de Compiègne. Le maréchal Foch la reçoit dans son train de commandement, installé dans une ancienne voiture-restaurant de la Compagnie des wagons-lits, numérotée 2419D. Il lui laisse 72 heures pour accepter ses conditions, selon Hérodote.
Les Allemands n’ont guère le choix. Leur armée recule, la révolution gronde à Berlin, et l’empereur Guillaume II abdique le 9 novembre. Le texte est signé dans la nuit du 10 au 11. Les sources donnent une heure comprise entre 5 heures et 5 h 20. L’heure officielle inscrite sur le document est 5 heures, d’après la notice de Wikipédia sur l’armistice.
L’accord est conclu pour 36 jours. La paix elle-même ne sera signée qu’en juin 1919, à Versailles.
Pourquoi six heures de délai ?
Parce qu’il fallait le temps de prévenir le front. Le premier article de l’armistice fixe la fin des hostilités six heures après la signature, comme le rappelle Europe 1. En 1918, un ordre part par télégraphe vers les états-majors, puis descend par téléphone, par estafette ou à cheval jusqu’aux compagnies. Le front s’étend de la mer du Nord à la Suisse. Arrêter des millions d’hommes à la même minute demande de l’avance.
Signature vers 5 heures, plus six heures : on tombe sur 11 heures, heure de Paris. À Berlin, il est alors midi, puisque l’Allemagne vit à l’heure d’Europe centrale. Pour les Allemands, la guerre ne s’est donc pas arrêtée à « la onzième heure ».
On peut juger ce délai long. Il a surtout été mortel.
Combien de soldats sont morts le dernier matin ?
Beaucoup trop. Selon l’historien américain Joseph Persico, auteur d’un livre consacré à cette journée, le 11 novembre 1918 fait 10 944 victimes sur le front occidental, dont 2 738 morts.
Pourquoi continuer à se battre alors que tout le monde sait que la paix arrive ? Des unités d’artillerie tirent leurs derniers obus plutôt que de les rapporter à l’arrière. Et des généraux veulent tenir la meilleure position possible si les combats reprennent, quitte à lancer une attaque pour prendre un dernier village. Difficile de ne pas trouver ça absurde.
Deux noms sont restés. Augustin Trébuchon, soldat du 415e régiment d’infanterie, est tué à Vrigne-Meuse, dans les Ardennes, alors qu’il porte un message à son capitaine. Il est le dernier soldat français mort au combat. L’heure varie selon les sources, 10 h 45 ou 10 h 50, comme le relève le site d’information du gouvernement. L’Américain Henry Gunther, lui, est tué à 10 h 59. Il est souvent présenté comme le dernier soldat tombé au combat de toute la guerre.
Un détail administratif choque encore. Sur la tombe et dans les registres de sa commune, en Lozère, Augustin Trébuchon est mort le 10 novembre. Les décès de soldats français tués le 11 ont été antidatés d’un jour. Personne ne sait qui a donné l’ordre. Mourir le jour de la victoire passait mal.
La onzième heure du onzième jour du onzième mois : un symbole voulu ?
Plutôt une coïncidence devenue symbole. L’heure de 11 heures découle de la signature au petit matin et du délai de six heures. Le fait que le chiffre tombe le onzième jour du onzième mois a frappé les esprits tout de suite. La formule anglaise « the eleventh hour of the eleventh day of the eleventh month » est entrée dans les cérémonies de tout le Commonwealth.
En anglais, « at the eleventh hour » veut déjà dire « à la dernière minute ». L’expression vient d’une parabole de l’Évangile de Matthieu, celle des ouvriers embauchés à la onzième heure. Pour des soldats morts quelques minutes avant la fin, le double sens est cruel.
L’idée a même voyagé. En 1945, la Chine a fixé la cérémonie de capitulation japonaise au 9 septembre à 9 heures, en écho à 1918. Le mot « neuf » se prononce en chinois comme le mot « durable ».
Comment le 11 novembre est-il devenu un jour férié ?
Par une loi de 1922, après un premier compromis raté. Le 11 novembre 1920, la France inhume le Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe. L’année suivante, la loi du 9 novembre 1921 organise une commémoration, mais seulement le dimanche suivant le 11, sauf si celui-ci tombe un dimanche. Le Sénat estime alors qu’il y a déjà trop de jours fériés, selon l’historien Benoît Kermoal pour la Fondation Jean-Jaurès.
Les associations d’anciens combattants veulent leur journée, distincte de la Toussaint. Elles obtiennent gain de cause avec la loi du 24 octobre 1922, qui fait du 11 novembre une « journée commémorative de la victoire et de la paix » et un jour férié. La première commémoration officielle a lieu le 11 novembre 1922.
Le sens de la date s’est élargi depuis. La loi du 28 février 2012 fait du 11 novembre le jour de l’hommage à tous les morts pour la France, toutes guerres confondues, y compris les soldats tués en opérations extérieures. Elle impose aussi d’inscrire leur nom sur le monument aux morts de leur commune. En 2026, le 11 novembre tombe un mercredi.
| Date | Ce qui change |
|---|---|
| 11 novembre 1918 | armistice, cessez-le-feu à 11 heures |
| 11 novembre 1920 | inhumation du Soldat inconnu |
| 9 novembre 1921 | commémoration fixée au dimanche |
| 24 octobre 1922 | le 11 novembre devient férié |
| 28 février 2012 | hommage à tous les morts pour la France |
Pourquoi le bleuet en France et le coquelicot au Royaume-Uni ?
Parce que chaque pays a choisi la fleur qui parlait à ses soldats. En France, les jeunes recrues arrivées au front en 1915 portaient l’uniforme bleu horizon tout neuf. Les anciens les appelaient les « bleuets ». En 1916, deux infirmières de l’Hôtel des Invalides, Charlotte Malleterre et Suzanne Leenhardt, font fabriquer des bleuets en tissu par des soldats grièvement blessés. La vente leur donne un petit revenu. L’État officialise la vente du Bleuet de France chaque 11 novembre à partir de 1935, puis aussi le 8 mai à partir de 1957, selon Eduscol. L’œuvre dépend aujourd’hui de l’Office national des combattants et des victimes de guerre.
Au Royaume-Uni, au Canada ou en Australie, on porte un coquelicot rouge. Le médecin canadien John McCrae l’a rendu célèbre avec son poème « In Flanders Fields », écrit à Ypres en 1915. Les coquelicots poussaient dans la terre retournée par les obus. D’après l’Imperial War Museum, une Française, Anna Guérin, convainc en 1921 la toute jeune British Legion d’adopter la fleur comme emblème. Le coquelicot anglais doit donc une partie de son succès à une Française.
Questions fréquentes
À quelle heure l’armistice de 1918 a-t-il été signé ?
Entre 5 heures et 5 h 20 du matin, le 11 novembre 1918, selon les sources. L’heure officielle retenue est 5 heures. Le cessez-le-feu a pris effet à 11 heures, heure de Paris.
Où l’armistice a-t-il été signé ?
Dans le wagon du maréchal Foch, dans la clairière de Rethondes, en forêt de Compiègne. Hitler y fera signer l’armistice de juin 1940 dans le même wagon, qui sera détruit en 1945. Celui exposé aujourd’hui au musée de la clairière est un modèle identique.
Qui est le dernier soldat français mort en 1918 ?
Augustin Trébuchon, tué à Vrigne-Meuse quelques minutes avant 11 heures. Sa mort a été officiellement datée du 10 novembre, comme celle des autres soldats français tués le dernier jour.
Pourquoi y a-t-il une minute de silence à 11 heures ?
Pour marquer l’instant où les armes se sont tues. La sonnerie aux morts et la minute de silence reprennent cette heure symbolique dans les cérémonies.
Conclusion
Le chiffre 11 tient du hasard des horaires : une signature avant l’aube et six heures pour faire passer l’ordre. Ces six heures ont coûté la vie à près de 2 700 hommes, dont certains ont été rayés du dernier jour par l’administration. Quand la sonnerie retentit à 11 heures, elle salue la paix. Elle rappelle aussi, si on y pense, la matinée de trop. Le chrysanthème posé ce jour-là sur les monuments a d’ailleurs une histoire, racontée dans notre article sur la Toussaint et le jour des morts.
Sources
- Hérodote, « 11 novembre 1918, l’armistice »
- Wikipédia (anglais), « Armistice of 11 November 1918 », données de Joseph Persico, « Eleventh Month, Eleventh Day, Eleventh Hour », 2004
- Europe 1, « 11 novembre 1918 : la signature de l’armistice à Rethondes »
- Info.gouv.fr, « Qui était Augustin Trébuchon, dernier poilu mort au combat ? »
- Benoît Kermoal, Fondation Jean-Jaurès, « La loi sur le 11 novembre a cent ans », 2022
- Loi du 24 octobre 1922 fixant la journée commémorative du 11 novembre, Journal officiel (archives du ministère des Armées)
- Loi n° 2012-273 du 28 février 2012 fixant au 11 novembre la commémoration de tous les morts pour la France (Légifrance)
- Eduscol, ministère de l’Éducation nationale, « Journée nationale du 11 novembre »
- Imperial War Museums, « Why we wear poppies on Remembrance Day »
- Chemins de mémoire, ministère des Armées, « Le wagon de l’Armistice, Rethondes »
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