Aller au contenu

Haka, cibi, sipi tau : pourquoi les équipes du Pacifique dansent-elles avant les matchs ?

Avant chaque match, Néo-Zélandais, Fidjiens, Tongiens et Samoans lancent un défi dansé. D'où viennent le haka et le cibi, et a-t-on le droit d'y répondre ?

Par Florian Villa · 3 novembre 2026 · 7 min de lecture

Joueurs des All Blacks en maillot noir, jambes fléchies et bras écartés, criant pendant le haka au Westpac Stadium de Wellington en 2011

Le 7 novembre 2026, au Groupama Stadium de Lyon, quinze Fidjiens vont s’aligner face au XV de France avant le coup d’envoi. Pendant une minute, ils vont frapper du pied, crier et avancer d’un pas vers leurs adversaires. Beaucoup de spectateurs parleront de haka. Le mot juste est cibi. Les Néo-Zélandais, les Tongiens et les Samoans ont eux aussi leur propre défi dansé. D’où viennent ces danses, que disent-elles, et comment les adversaires ont-ils le droit de réagir ? Voici l’histoire de ces quatre rituels.

En bref : les équipes de Nouvelle-Zélande, des Fidji, des Tonga et des Samoa ouvrent leurs matchs par une danse de défi tirée de leurs traditions : le haka maori, le cibi fidjien, le sipi tau tongien et le siva tau samoan. Nées pour la guerre, la victoire ou l’accueil, elles sont entrées dans le rugby entre 1888 et les années 1990.

Le haka, une tradition avant d’être un rituel sportif

Le haka est d’abord une tradition maorie, bien plus large que le rugby. Le mot désigne une danse de posture, accompagnée d’un chant, dans laquelle on frappe des pieds, on se claque les cuisses et on tire la langue. L’encyclopédie officielle néo-zélandaise Te Ara le définit comme une danse « de défi et d’accueil ». Il en existe de nombreux types : certains servaient à préparer les guerriers au combat, d’autres accueillent des invités de marque, célèbrent un événement ou accompagnent des funérailles.

C’est pour cela qu’en Nouvelle-Zélande, on danse des haka pour accueillir des invités de marque, saluer une réussite ou accompagner des funérailles, comme le rappelle Wikipédia. Le rugby n’en montre qu’une facette, la plus spectaculaire.

Ka Mate : que disent les paroles du haka des All Blacks ?

Elles racontent une histoire de survie. Le haka le plus célèbre, Ka Mate, a été composé vers 1820 par Te Rauparaha, un chef de la tribu Ngāti Toa, selon le site officiel des All Blacks. Poursuivi par des ennemis, il se cache dans une fosse où l’on stocke les patates douces. Une femme, Te Rangikoaea, s’assoit au-dessus pour le dissimuler.

Pendant que ses poursuivants approchent, il murmure « Ka mate, ka mate », « c’est la mort, c’est la mort ». Quand ils s’éloignent sans l’avoir trouvé, les mots changent : « Ka ora, ka ora », « c’est la vie, c’est la vie ». Le chant se termine sur l’image du soleil qui revient. Le sens tient donc moins de la menace que du passage de l’ombre à la lumière. Un chercheur néo-zélandais, John Archer, soutient même que le chant est plus ancien que Te Rauparaha, d’après le site Folksong NZ.

Le rugby l’adopte tôt. L’équipe des « Natives » néo-zélandais l’exécute lors de sa tournée de 1888-1889, puis les premiers All Blacks en 1905. Depuis 2005, l’équipe utilise aussi un second haka, Kapa o Pango, écrit spécialement pour elle.

Un détail juridique : depuis 2014, une loi néo-zélandaise, le Haka Ka Mate Attribution Act, impose de citer Te Rauparaha et les Ngāti Toa comme auteurs quand Ka Mate est utilisé à des fins commerciales, dans une publicité ou un film. La tribu ne touche aucun droit, mais l’origine doit être reconnue.

Le cibi des Fidji, une danse de victoire

Le cibi (prononcer « thimbi ») vient de l’île de Bau, siège historique des grands chefs fidjiens. C’était à l’origine une danse exécutée par les guerriers au retour d’un combat victorieux. Le rugby l’a adopté en 1939, pour une raison très simple : rivaliser avec le haka.

Cette année-là, les Fidji partent pour leur première tournée en Nouvelle-Zélande. Leur capitaine, Ratu Sir George Cakobau, veut une réponse au haka des All Blacks. Il demande à un chef de Bau, Ratu Bola, de composer un défi. C’est la version que les Fidjiens dansent encore aujourd’hui, a rappelé le président de la fédération fidjienne au Fiji Sun en avril 2026. La tournée de 1939 reste dans les mémoires : aucune équipe n’avait jusque-là traversé la Nouvelle-Zélande sans perdre. Les Fidjiens l’ont fait, avec sept victoires et un nul.

Le cibi fait aujourd’hui débat aux Fidji. En mars 2026, le Grand Conseil des chefs a demandé à la fédération s’il fallait le remplacer, parce que cette version date de l’époque coloniale. La fédération a promis d’y réfléchir en consultant les supporters, sans rien décider pour l’instant.

Sipi tau et siva tau : les danses des Tonga et des Samoa

Les deux archipels voisins ont suivi le même chemin, plus tard.

Aux Tonga, la danse de guerre traditionnelle s’appelle le kailao. Elle se danse avec des massues, au rythme d’un tambour, et serait arrivée de Wallis-et-Futuna, selon Wikipédia. Pour le rugby, les Tongiens ont adopté le sipi tau, une variante sans armes, plus adaptée à un terrain de sport. Sa version actuelle est attribuée au roi Taufa’ahau Tupou IV, en 1994.

Aux Samoa, le siva tau est une ancienne danse exécutée avant les combats. Les joueurs de l’équipe nationale, les Manu Samoa, l’utilisent comme défi avant leurs matchs internationaux. Le chant actuel a été écrit avant la Coupe du monde 1991, selon le site néo-zélandais Living Heritage.

ÉquipeNom de la danseOrigineAdoptée au rugby
Nouvelle-ZélandeHaka (Ka Mate, Kapa o Pango)Maori, vers 1820 pour Ka Mate1888-1889
FidjiCibiDanse de victoire de Bau1939
TongaSipi tauDérivée du kailaoAnnées 1980 et 1994
SamoaSiva tauDanse d’avant-combatAvant 1991

Peut-on répondre à un haka ?

Oui, mais sans franchir la ligne médiane. World Rugby considère ces danses comme un rituel culturel et encadre la réponse des adversaires. Les équipes peuvent faire face, se tenir bras dessus bras dessous ou avancer, tant qu’elles restent dans leur moitié de terrain.

La France l’a appris à ses dépens. En finale de la Coupe du monde 2011, à Auckland, les Bleus ont avancé en formant un V vers les All Blacks pendant le haka, jusqu’à dépasser la ligne médiane. L’International Rugby Board, l’ancêtre de World Rugby, leur a infligé une amende de 2 500 livres pour avoir enfreint le « protocole des rituels culturels », rapporte The Local. L’Angleterre a été sanctionnée de la même façon en 2019, pour sa réponse en V lors de la demi-finale de la Coupe du monde.

Franchement, l’amende de 2011 a été très mal vécue en France, et même en Nouvelle-Zélande, où le manager des All Blacks l’avait jugée trop sévère. Ces réponses restent pourtant parmi les plus belles images du rugby moderne.

Des danses qui suscitent aussi des débats

Le haka n’échappe pas aux critiques. On peut se demander s’il ne donne pas un petit avantage à l’équipe qui danse : elle impose son rythme avant le coup d’envoi, pendant que l’autre attend. En Nouvelle-Zélande, la question porte plutôt sur l’usage commercial d’un chant tribal, et c’est elle qui a mené à la loi de 2014 sur l’attribution de Ka Mate.

Le débat fidjien sur le cibi montre une autre tension : faut-il garder une danse composée pour une tournée de 1939, à l’époque où les Fidji étaient une colonie britannique, ou en créer une qui ressemble au pays d’aujourd’hui ?

Pour mieux comprendre le calendrier dans lequel ces matchs s’inscrivent, lisez notre article sur le Nations Championship. Et si le rugby vous inquiète pour la santé des joueurs, nous avons aussi posé la question : le rugby est-il dangereux ?

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre le haka et le cibi ?

Le haka est la danse maorie de Nouvelle-Zélande, chantée en maori. Le cibi est fidjien, chanté en fidjien, et vient d’une danse de victoire de l’île de Bau. Les deux servent de défi d’avant-match.

Le haka est-il obligatoire avant chaque match des All Blacks ?

Non, il n’existe aucune obligation. C’est une tradition de l’équipe, qui le danse avant ses matchs internationaux, et qui choisit entre Ka Mate et Kapa o Pango.

Les adversaires doivent-ils rester immobiles pendant le haka ?

Non. Ils peuvent se placer comme ils le souhaitent, se tenir par les bras ou avancer, à condition de ne pas franchir la ligne médiane. La France et l’Angleterre ont été mises à l’amende pour l’avoir dépassée.

Pourquoi les Fidjiens dansent-ils le cibi ?

Pour répondre au haka des All Blacks. Le capitaine fidjien l’a fait composer en 1939, avant la première tournée de son équipe en Nouvelle-Zélande, et l’équipe l’a conservé depuis.

Conclusion

Ces quatre danses racontent toutes la même chose : des petites nations du Pacifique qui ont refusé de laisser leur culture au vestiaire. Le cibi est même né d’un esprit de compétition, pour ne pas laisser le dernier mot aux All Blacks. Le 7 novembre à Lyon, quand les Fidjiens s’avanceront, souvenez-vous que ce défi a été composé pour une tournée que personne n’avait jamais réussie, et que leurs prédécesseurs l’ont gagnée.

Sources

Image à la une : Photo de Natural-Heart, CC BY-SA 2.0, via Flickr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À lire ensuite